Campagne contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun : décortiquage d’un flop

Avant de déverser mon flot de déception et de critiques à l’égard de la campagne que nous a servi la SNCF, la région Ile-de-France et la RATP contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun, je vais faire preuve d’un peu de bonne foi : l’intention est là. Merci d’avoir essayé de faire quelque chose contre ce fléau qui toucherait 100% des femmes franciliennes. Merci d’avoir fait un effort, une campagne pour lutter contre les rustres (et je reste polie) qui se croient autorisés à toucher, commenter, sexualiser, dénigrer (j’en passe et des meilleures) le corps des femmes.

Mais honnêtement, SNCF-IDF-RATP… Je pensais que vous aviez des équipes de communication à la pointe. La SNCF et la RATP sont deux entreprises monopolistiques et presque centenaires. Tout le monde les connaît (même si ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons, #retards), et on sait que ces entreprises omniprésentes dans la vie de la majorité des habitants d’Ile-de-France mettent un point d’honneur à proposer une communication millimétrée. Pourtant, la récente campagne contre le harcèlement dans les transports en commun – c’est même la première campagne « officielle » en Île-de-France, les autres ayant été proposées par des associations – fait couler beaucoup d’encre, et est considérée par beaucoup comme un échec. Inutile de préciser que cette campagne m’a personnellement mise en rogne dès le départ.

Je l’admets, les images sont belles, presque poétiques bien que sombres. L’océan, la forêt, les animaux sont réalistes. De plus, j’apprécie la représentation des femmes : on a des femme d’âges différents, aux vies différentes (étudiante, femmes actives), de cultures différentes, qui portent des tenues parfaitement normales, déconstruisant le cliché de la jeune femme qui se fait agresser parce qu’elle porte une jupe, des talons ou un décolleté. Enfin, ce sont des femmes réalistes, le genre que l’on peut être amené à croiser dans les transports. Pour cela, je n’ai rien à dire.

Le remplacement des hommes par des animaux, par contre, quelle idée ! Je trouve que s’axer sur le concept du prédateur n’est pas mal pensé. Pourquoi pas. Mais je suis extrêmement dérangée par la comparaison de l’instinct de survie naturel d’animaux (dont certains sont même en voie de disparition), à la goujaterie (là encore je reste polie) d’hommes faisant preuve d’un manque de respect sans nom à l’égard de femmes qu’ils ne connaissent même pas. A la limite, je trouve que la campagne aurait eu plus de sens si l’on avait mis des têtes d’animaux sur des corps d’hommes. Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, explique que la campagne n’a pas voulu stigmatiser les hommes mais les prédateurs, c’est pourquoi elle a utilisé des animaux. Cet argument fait écho au hashtag antiféministe #NotAllMen , comme le souligne le maître de conférence André Gunthert dans un article sur son blog . Représenter un homme dans une campagne ne revient pas à sous-entendre que tous les hommes sont des harceleurs, au cas où il serait utile de le préciser.

Ce n’est pas l’animalisation qui dérange. Le blog du dessinateur Thomas Matthieu, Projet Crocodiles (malheureusement inactif depuis août 2016, mais je vous invite quand même à le consulter si vous ne connaissez pas encore) avait connu le succès en 2013 pour ses mises en dessins d’histoires de harcèlement et de sexisme ordinaire (allant de la « simple » remarque sexiste d’un ami au viol dans la rue). Dans ces planches, les hommes étaient représentés par des crocodiles (au corps humain). Tous les hommes, y compris les hommes « alliés », comme le père, le frère, l’amoureux, l’ami… Une façon de montrer que tous les harceleurs sont des hommes – des crocodiles, en l’occurrence –, mais que tous les hommes ne sont pas des harceleurs.

Ici, le problème est que l’apparence de ces animaux (je le rappelle, des prédateurs naturels qui attaquent seulement pour des raisons de survie) occulte totalement la réalité des harceleurs. « Quand j’ai été agressée à la Gare du Nord, spoiler: c’était ni un ours, ni un loup. C’était un monsieur d’une cinquantaine d’années comme on en croise tous les jours », dénonce la journaliste Anaïs Condomines sur son compte Twitter . La représentation réaliste de ces animaux fait complètement disparaître les réels auteurs des faits de harcèlement sexuel : des hommes en chair et en os, qui ont la plupart du temps l’air tout ce qu’il y a de plus normal.

Détail plus futile peut-être : qu’ont fait les pauvres loups, requins et ours pour être comparés aux frotteurs du métro ? La végétarienne et défenseure de la cause animale que je suis est outrée devant cette campagne qui alimente le mythe du méchant requin et du méchant loup. Concernant le requin tout particulièrement, qui est universellement reconnu comme hostile à l’homme. Ces belles créatures sont victimes d’un demi-siècle de persécution cinématographique et assassinées par millions chaque année au nom de la sécurité humaine, alors que les attaques de requins restent extrêmement rares et arrivent la plupart du temps à des individus qui nagent ou surfent dans des zones interdites.

En outre, si nos pauvres harcelées (d’ailleurs assez passives, tiens) tiennent une barre de métro, elles sont pourtant comme par magie situées dans une forêt ou des abysses… Euphémisation supplémentaire du problème : le harcèlement a bel et bien lieu dans les transports, ces lieux à la fois si familiers car quotidiens et pourtant perçus comme hostiles par de nombreux voyageurs. Cette délocalisation du fléau utilise même d’une certaine manière l’imaginaire enfantin du petit chaperon rouge qui se fait dévorer dans les bois. Une perte de réalisme absolue. De plus, relocaliser le harcèlement dans une forêt place les victimes dans une situation de mort (oui, oui, de mort, car croyez-moi, cet ours, ce requin et ce loup ne vont pas se contenter d’une main aux fesses – face à l’absurdité de cette dernière phrase, l’incohérence de la campagne est plus que flagrante) inévitable. La problématique est totalement décontextualisée et la campagne perd tout son impact, et est même contre-productive.

En conclusion, le message que désirait faire passer cette campagne est totalement occulté voire détruit par des choix communicationnels désastreux. Euphémisation du phénomène, comparaison ratée, campagne à l’adresse des femmes confinées dans le statut de victime et absence des véritables coupables, et cerise sur le gâteau, décrédibilisation de la cause à cause d’une métaphore disproportionnée… Merci mais non merci, IDF Mobilités. La prochaine fois, faites appel à une meilleure agence de communication, et épargnez-nous une catastrophe pareille.

 

Juliette Amoros

Article cité et utilisé : http://imagesociale.fr/5835

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