Sœurs en écologie

[La rédactrice de cet article vous invite à le lire accompagné de Seeds de Camille dans vos oreilles]

Une grande partie des idées développées dans cet article est issue du livre de Pascale D’Erm, Sœurs en écologie, Des femmes, de la nature et du réenchantement du monde (1) .

Je vous invite également à écouter l’émission “CO2 mon amour” du 17 juin 2017, France Inter, produite par Denis Cheissoux, réalisée par Xavier Pestuggia, avec pour invitées Pascale D’Erm et Marie Monique Robin (2).

 

Dès les origines, « le mythe de la Grande Déesse, associant le corps des femmes et ses fonctions de reproduction à la nature féconde», cantonne les femmes à leur vocation de mères. Les femmes furent longtemps rabaissées à leur rôle reproductif lié à une nature physiologique.

Le lien entre femme et nature est alors un lien limitant, prétexte à empêcher l’élévation intellectuelle des femmes. Pour les grecs antiques par exemple, la femme est associée au corps et à la matière tandis que idées et culture sont le domaine de l’homme. Les femmes ne sont pas autorisées à participer aux processus de prise de décisions communes/communautaires. Elles sont reléguées à la procréation, au foyer et à la sphère privée.

Pourtant, observatrices de la nature, elles deviennent parfois de puissantes guérisseuses ou sorcières, déclenchant la défiance des hommes de pouvoir et de l’Eglise. Et pour cela elles furent chassées – entre le XVe et le XVIIe siècle, on parle de “sexocide des sorcières”: 50 000 à 100 000 sorcières (3) « perdront la vie en raison de cette intimité avec la nature et l’usage pourtant bienfaisant qu’elles en faisaient sur les hommes ».

La femme était condamnée à être limitée à son corps reproductif. La nature, également dévalorisée, était rabaissée à une matérialité à dompter et à des ressources à exploiter. Le lien entre les femmes et la nature n’est pas intrinsèque à leur essence. Elles ont un lien particulier à la nature car leur histoire a culturellement été liée à l’histoire de la nature, car elles ont parallèlement subi ces oppressions (4).

Puis, pour certains mouvements féministes des années 60, s’émanciper et retrouver la maîtrise de son corps passe par la rupture du lien entre la femme et la nature (5). En effet, jusqu’alors, il s’agissait d’un lien dévalorisant et limitant pour les unes comme pour l’autre. Cela aboutit à la formidable libération que représente l’accès à la contraception et l’avortement. Tout l’enjeu étant de ne pas tomber dans la désincarnation ou la dévalorisation de la « corporéité féminine » (notamment le refus de la maternité).

Aujourd’hui, peut-on enfin revaloriser le corps et la matière ? La nature est de nos jours considérée comme un processus autonome, animée par des flux et peut-être une ressource pour la féminité: “la nature animale et végétale (re)devient emblématique des forces de vie qui habitent la féminité, le corps redevient ressource, force de vie, et non plus seulement un destin ».

De femme = nature à femmes & natures

Que cela soit dans les pays en développement où elles sont encore en charge d’aller puiser de l’eau, récolter du bois pour le feu, conserver les semences6… ; ou dans des sociétés plus développées où elles s’alarment des impacts des produits phytosanitaires sur la santé de leurs proches, et restent souvent en charge des choix concernant l’alimentation de la famille… les femmes, par leur expérience du réel, sont encore aujourd’hui en première ligne pour constater et prendre conscience de l’importance que revêt la crise environnementale.

« Entre l’approche d’un féminisme essentialiste qui tendrait à penser qu’il existe un lien immémorial et figé entre les femmes et la nature lié à leur « essence féminine » ou, à l’inverse, une pensée féministe qui refuse de penser le couple femmes/nature parce qu’il les réduirait à leurs fonctions maternelles ou reproductives, ce livre propose une troisième voie fondée sur l’expérience des femmes. Une expérience qui inclut le corps. »

La prise de conscience écologique est un tremplin vers l’espace public pour les femmes qui en ont longtemps été tenues à l’écart. L’occasion d’imposer leur légitimité et de remettre en question le fonctionnement d’un système patriarcal qui, s’appuyant sur des principes de domination, compétition et puissance, ne sait pas comment faire face à la crise environnementale. Pour faire face à cette dernière, il est nécessaire de faire preuve de davantage d’observation, d’écoute et d’empathie.

L’écologie est une piste émancipatrice pour les femmes du XXIe siècle qui peut leur permettre de réintégrer les processus de décisions et d’actions de notre communauté.

C’est aussi l’occasion pour les femmes de redécouvrir la sororité, « face aux périls actuels, les femmes font corps ». Intéressons nous à cette lignée de femmes, méconnues du grand public, qui depuis des siècles ont bien compris l’interdépendance et l’appartenance à notre environnement…

Dans la deuxième partie du livre de Pascale D’Erm, on découvre avec bonheur ces femmes exceptionnelles qui ont questionné et révélé des connaissances dans le lien qui nous unit, nous humains, à la nature. Elles ont en commun « la curiosité pour le vivant, un regard autre sur les choses, un besoin de se différencier, de résister à la pensée dominante, une empathie, un changement de point de vue sur la nature comme étant non plus inférieure à nous mais complémentaire et autour de nous ».

D’Hildegarde de Bingen, abbesse du XIIe siècle, lettrée et respectée, fine connaisseuse des soins par les plantes, dénonçant déjà la destruction de l’environnement par l’activité humaine…

… A Anne Ribes dont le programme de jardinage thérapeutique est aujourd’hui intégré au protocole de soin contre l’autisme à la Pitié Salpêtrière…

… En passant par Elinor Ostrom (prix Nobel de l’économie 2009) qui étudia les systèmes d’autogestion des ressources naturelles comme des biens communs, Vandana Shiva qui se bat en Inde pour la souveraineté semencière, Valérie Cabanes qui milite pour faire reconnaître l’écocide par le droit international ; et tant d’autres encore…

« Les femmes contemporaines ne sont ni une « essence » ni une « construction » sociale. Les femmes engagées impliquées, se sont mises en « relation » ». Elles tissent des liens entre elles, la sororité, et avec toutes les éléments qui les entourent.

Inspirés par ces parcours et ces idées, peut-on prendre soin, avec compassion, empathie, de nous- même, des autres et de notre environnement ?

La nature n’a ni sexe, ni genre

Généralement, en occident, on nomme des principes féminins et des principes masculins, identifiés comme tels mais qui peuvent s’incarner aussi bien chez un homme que chez une femme, et ceci de façon complémentaire7. Par exemple, on définit comme féminines les qualités telles que l’intuition, la coopération, l’écoute, et comme masculines la compétition, la domination, la rationalité. Ces qualités sont réparties parmi les hommes et les femmes ; l’empathie pour la nature, la thérapie par la nature, … sont à la portée de chacun, si l’on sait écouter et exprimer ces principes dits féminins.

Equilibrer ses polarités masculines et féminines est « un enjeu individuel et collectif ». Comme évoqué plus haut dans cet article, il est temps de remettre en question notre système patriarcal qui s’appuie sur ces qualités dites masculines, pour pouvoir faire face à la crise environnementale. « Le clivage n’est plus entre les hommes et les femmes, mais entre ceux qui s’obstinent sur la grande autoroute bitumée, grise et irrespirable, entraînés vers un hypothétique progrès qui se repaît de la nature, et les utopistes, les suspendu(e)s, les conspirateurs positifs, les décroissants, les résistants, tous ceux qui ont fait le pas de côté et pris les chemins de traverse vers un horizon aux teintes encore pâles mais déjà lumineuses ».

Jeanne Olléon

1 Dans la suite de l’article, les citations en italique en sont tirées.

2 http://www.franceinter.fr/emissions/co2-mon-amour/co2-mon-amour-17-juin-2017

3 Françoise d’Eaubonne

4 A ce sujet, voir les idées développées par les écoféministes.

5 A ce sujet voir le chapitre « les premières générations de féministes anti-nature » p.45

6 A ce sujet, lire notamment les livres de Vandana Shiva, écoféministe militante indienne.

7 Margareth Mead citée par Pascale d’Erm : « on ne peut édifier une société dans sa plénitude qu’en utilisant à la fois les dons propres à chaque sexe et ceux qui leur sont communs, c’est-à-dire en faisant appel aux dons de l’humanité entière ».

 

Bibliographie :

  • Pascale D’Erm, mars 2017, Sœurs en écologie, Des femmes, de la nature et du réenchantement du monde, collection Alternité, aux Editions La Mer Salée, Rezé.
  • Philippe Brenot et Laetitia Coryn, juin 2017, Une histoire du sexe, Editions des Arènes, Paris.

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