Chroniques artistiques : introduction à la Prima Donna

L’orchestre vient de finir de s’accorder, le Maestro (la rarissime Maestra) marche dignement vers son pupitre, tout le monde se lève pour l’accueillir par des applaudissements nourris. Enfin la salle fait silence. Les premières notes de l’ouverture résonnent, le rideau s’ouvre sur un monde créé de toutes pièces par une multitude de petites mains et de grands esprits et qui prend vie grâce à la fascination du public. Il est venu pour voir mais surtout pour entendre et gare à celui qui dénaturerait la partition par une fausse note ou un rajout de mauvais goût, l’auditeur est impitoyable.

Progressivement, l’intrigue s’installe, souvent les rôles seconds plantent le décor mais l’attente est fébrile, le public n’est venu que pour elle : la Prima Donna. Celle qui a le rôle-titre, qui est l’amante, la future mariée ou suicidée, celle autour de qui tout ce petit monde s’active, celle qui est élevée à un degré surhumain. Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle « Diva », créatures hors normes et hors d’accès aux prouesses quasi divines. Mais Nietzsche l’a dit, Dieu est mort, et l’Homme exécute ses hérauts.

L’opéra est une accumulation de codes stricts qui sont pour beaucoup l’héritage un peu fanatique de Wagner pour sa propre musique. Pas étonnant alors qu’il fasse peur ou rire le néophyte : franchement, une grosse dame avec un casque à pointe qui crie très fort, il y a de quoi se poser des questions sur la santé mentale des aficionados du Bel Canto. Heureusement, ce n’est pas que ça, elles ne sont pas toutes habillées en Walkyries, mais ont une forte propension à faire beaucoup plus de bruit que l’orchestre, c’est même là le but premier de leur mission.

Aujourd’hui, on demande aux plus grandes chanteuses de ressembler à de célèbres poupées mannequins aux mensurations défiant les lois de la physique, passent régulièrement entre les mains de bouchers esthétiques et de par ces exigences extravagantes, sont mises sur le marché alors que la voix n’est pas encore mûre et perdent tout en l’espace d’une carrière éclair.

Quelle différence avec les autres stars me direz-vous ? Aucune, à part le rang qu’elles occupent dans l’inconscient collectif et qui est raboté peu à peu pour atteindre celui de leurs collègues des musiques actuelles. Elles ont toutes le même but, faire rêver les foules, qu’elles décrochent de leur quotidien morne en leur permettant d’accéder pour un instant à la grâce que la musique sublime.

C’est l’industrie qui a gagné. Désormais l’âge d’or des Divas toutes puissantes est passé et ne sont plus que de vagues souvenirs aux relents de naphtaline et de gramophone grésillant.

Mais qu’en est-il des origines de l’Opéra ? Pour faire simple, revenons en Italie à l’aube du XVIIème siècle. Pour les noces (par procuration) de Henri IV et de Marie de Médicis, un spectacle grandiose et unique devait être créé en l’honneur de cet événement fastueux et historique. C’est alors qu’un compositeur de génie a eu l’idée folle de faire chanter une tragédie mythologique sur une musique de son cru. Puis, ses collègues ont repris le concept qui s’est développé dans le pays puis exporté à l’international : après l’imprimerie, l’opéra est un exemple type de mondialisation précoce. Chaque pays y a mis sa sauce pour plaire au public local. Et vu la quantité d’effets spéciaux (Deus ex machina) nécessaires à la mise en scène de ces pièces, avouons-le, ce n’était pas accessible au premier pécore venu. Déjà au début, l’opéra sous cette forme est un divertissement pour les nobles et autres priviligié.e.s. Évidemment, le théâtre ambulant existait et certaines mélodies finissaient dans la rue et sur les lèvres les plus viles mais il faudra attendre la Révolution Française pour une véritable démocratisation de l’opéra. Puisqu’il n’y avait plus ou presque de nobles pour aller l’écouter, la nouvelle classe dirigeante qui avait bien compris l’intérêt de reprendre les codes de l’Ancien Régime et de s’y tenir offrit à la plèbe la possibilité de s’y intéresser aussi. Après tout, il valait mieux partager pour éviter eux aussi d’être décapités. Bref, c’est aussi à partir de ce moment que les femmes ont commencé à avoir leur véritable heure de gloire à l’opéra.

Mais avant cela, un détail très pertinent est à souligner concernant les femmes qui chantaient à cette époque et jusqu’à très (trop) récemment : les églises avaient interdit qu’elles chantent dans leurs chœurs, laissant cette maîtrise aux hommes, d’après les écrits d’un certain Saint Paul qui a dit bien d’autres choses sympathiques sur l’entité féminine. De plus, assimilées aux troubadours et autres comédiens itinérants, elles étaient si ce n’est excommuniées en tout cas, privées de bons nombres de droits catholiques. Les femmes étant préposées aux tâches ménagères, à l’éducation des enfants et à la bonne marche du foyer, en plus d’être frappées du sceau de tentatrices pécheresses du fait de l’origine de la condition humaine (l’histoire de la côte, de la pomme et du serpent). Malheur à celles qui s’écartaient du droit chemin : leur vertu s’en rétrécissait d’avantage qu’elles se montraient et agissaient en public.

Ce détail fit émerger un phénomène quelque peu étrange et objectivement contre-nature :  l’avènement des Castrats. Certaines familles pauvres, vendaient leurs petits garçons avec une jolie voix à des maîtres de chant qui les formaient et, avant la mue, les privaient de testicules ou faisaient couper le canal spermatique afin d’annihiler toute action de la testostérone sur leurs corps en mutation. L’histoire ne dit pas quel est le taux de mortalité des suites de cette opérations (un médecin spécialisé de cette époque évaluait à treize jours la convalescence des jeunes garçons opérés) mais de nombreux exemples de ratages ont émaillé les légendes de la musique. Tradition par certains aspects conservée dans les chœurs d’églises constitués uniquement de petits garçons prépubères.

Une fois adultes, certains conservaient leur voix d’enfant mais avec la puissance d’un corps d’homme. Il faut préciser que l’absence de testostérone ne permettait pas à leurs corps de se développer normalement et beaucoup étaient extrêmement grands, avaient une répartition morphologique de leur graisse plutôt féminine (seins, hanches…) et souffraient de neurasthénie due à leur isolement et au traumatisme de leur amputation. Ils avaient donc la capacité de chanter dans les tessitures habituellement attribuées aux femmes (soprano, mezzo-soprano, alto mais de nos jours, il y a une certaine perméabilité des tessitures) et à partir du boom de l’opéra baroque, dans quelques lieux, ils étaient les seuls autorisés à monter sur scène pour jouer des rôles féminins. Ainsi, chanter un rôle féminin n’était pas une panacée et une fois encore, la simple condition féminine était frappée du joug de la souffrance et de l’humiliation par l’église toute puissante de cette époque.

Enfin, la Révolution retourne les idées, les esprits, les consciences et les femmes y ayant largement participé (merci Olympe de Gouges, Claire Lacombe ou Pauline Léon pour ne citer qu’elles) elles obtiennent le droit de retourner sur les planches de l’opéra et de nombreuses pièces à la gloire de la Nouvelle République les sacralisent. Les castrats sont délaissés comme un vestige de l’Ancien Régime et la femme libre et citoyenne, détachée du culte et des mœurs contraignantes, peut enfin exercer l’art dans lequel elle excelle. Puis les rois reviennent et s’en vont mais les femmes ont désormais acquis un vernis de divinité dont l’empire est friand.

Au XIXème siècle, elle est à l’apogée de sa gloire, son aura traverse les continents et les océans, le monde entier s’arrache la Prima Donna. On gardera à l’esprit la pêche Melba, hommage d’Escoffier à la soprano colorature Nellie Melba, Mademoiselle Dugazon non pour la pelouse du même nom mais pour la catégorie vocale difficilement compréhensible à laquelle elle a donné son nom ou même Sarah Bernardt (certes, pas cantatrice mais Diva au sens premier). Elles ont été les muses de nombreux artistes et enfin, c’était elles qu’on venait voir au théâtre. Bien sûr, le lieu même restait propice à la démonstration de pouvoir et à l’exhibition de ses diamants et autres maîtresses, mais petit à petit, le silence s’est installé, l’attention s’est focalisée et la Prima Donna a donné à l’opéra ses lettres de noblesse.

Mais il est un aspect de leur métier qui est intrinsèquement lié à la société depuis les prémices de l’humanité : ces femmes de petite vertu sont souvent associées à leurs cousines les courtisanes. Même aujourd’hui, payées pour donner du plaisir qu’elles le veuillent ou non, pour être belles et satisfaire la vanité de ceux qui achètent leur talent, obligées de se plier aux exigences du client avec, au final peu de possibilités de dire non au risque de perdre son aura, seul bien qu’elle possède en définitive.

A partir de là, l’évolution des femmes dans le grand monde du théâtre lyrique ou dramatique est à peu de choses près la même. Et quand on y pense bien, entre hier et aujourd’hui, il n’y a pas une très grande différence entre ces divas oubliées et nos célébrités éphémères.

Parenthèse extra européenne, il est encore aujourd’hui interdit aux femmes de pratiquer le Kabuki, l’opéra japonais. Par ailleurs, je vous conseille le visionnage du film « Farinelli » réalisé par Gérard Courbiau en 1994 qui, en plus d’être un petit bijou cinématographique et musical, est une grosse claque pour tous ceux qui idéalisent encore le statut de superstar.

Pour aller plus loin dans la découverte du statut ambigu de Prima Donna, je vous invite à écouter « La Traviata » de G. Verdi (traduction, La Dévoyée) d’après le roman d’Alexandre Dumas fils « La Dame aux Camélias ». Sa mise en musique permet une perspective très crue et sensible des obligations des femmes de ce milieu au XIXème siècle.

Mais ce qui adviendra d’elles, c’est encore une autre histoire.

Julie Pelletier

Lien que je vous recommande :  http://www.symphozik.info/les-femmes-et-la-musique-classique,78,dossier.html

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